Le 19 janvier, le FC Nantes officialisait le transfert de son buteur Emiliano Sala pour Cardiff City en Premier League. 15 Millions de Livres Sterling, une somme record, un départ sur le papier. Le footballeur le plus cher de l’histoire du club gallois n’a pas pu se rendre à destination. Le Piper Malibu qui l’emmenait au Royaume-Uni a disparu des radars au-dessus de la Manche.

Coupe de la Ligue – Sala Emiliano par Clément Bucco-Lechat – Wikimedia Commons CC-BY-SA (Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported)

Le jour où je suis parti

Une nouvelle triste, une attente insupportable et la possibilité de revoir Sala vivant tombe peu à peu à l’eau. Malgré l’intensification des recherches, l’équipe de la Channel Airline Airsearch ne parvient pas à le trouver lui, le pilote et l’autre passager à bord. À l’écoute d’un père « désespéré », John Fitzgerald (chef de l’équipe de recherche) déclarait : « Je ne pense pas qu’il y ait la moindre chance qu’ils soient encore vivants à l’heure actuelle. » John Fitzgerald ou le début d’un acronyme – JFK – qui nous rappelle une autre fin dramatique. Une tragédie, voire deux, dont l’une survenue à la suite d’un crash d’avion…

Un rapprochement affligeant auquel son entraîneur Vahid Halilhodzic participe avec amertume : « La période était déjà très délicate. Mais là, c’est très difficile. On est dans l’attente mais on ne se fait pas beaucoup d’illusions. On s’attend au pire. » Le pessimisme s’installe mais nul n’ose prononcer le mot fatal. L’espoir demeure dans les esprits y compris après ces messages audios bouleversants que le joueur a envoyé à ses proches.

Par RonnyK – Image Pixabay CCO

Le premier disait : « Je suis à bord maintenant et on dirait que l’avion va tomber en morceaux. Je suis en route pour Cardiff, c’est fou, et demain on commence, je m’entraîne avec ma nouvelle équipe. » Et le second : « Salut les gars, vous allez tous bien ? Si vous n’avez plus de nouvelles de moi dans une heure et demie, je ne sais pas s’ils ont besoin d’envoyer quelqu’un me chercher, parce qu’on ne va pas me retrouver. Papa, qu’est-ce que j’ai peur ! » Trop douloureux, « mort » n’est simplement pas le mot de la situation. On garde espoir, aussi petit soit-il. On préfère parler de disparition parce qu’on est convaincu qu’il est là quelque part. « Gentil garçon », l’homme qu’il était « ne peut pas » mourir…

Sala n’est pas mort : il nous manque déjà. « C’est un attaquant comme on en voit très peu aujourd’hui » pour citer « Coach Vahid ». Coéquipier fantastique, joueur modèle, sa fidélité, sa générosité et sa combativité sont des caractères qui se raréfient dans le « sport roi ». Dans ce football moderne égoïste où tout le monde veut être la seule star, il était exceptionnel. Une exception qui confirme la règle. Mortel, qu’il passe à la télé ou dans la rue il reste en-dessous des Cieux. On part, seule notre image reste, meurt ou s’élève.

BHA v FC Nantes pre season par James Boyes – Wikimedia Commons ( Creative Commons Attribution 2.0 Generic)

Un mal pour des biens

« Il est nécessaire que le mal arrive. Mais malheur à celui par qui le mal arrive. » Une citation du Christ que Waldemar Kita comprend certainement mieux depuis qu’il a vendu l’attaquant argentin. Pour concrétiser sa transaction, le président nantais a dû se dire : c’est le moment ou jamais. « Sala est au pic de sa carrière : il faut faire vite. » Pour un joueur comme lui une occasion pareille est une aubaine. Il aurait pu attendre la fin de la saison : une issue pleine de buts. Il aurait pu gagner plus d’argent : son vin bonifié. Mais non ! Impatient, l’homme d’affaires franco-polonais a tremblé devant quelques « pièces d’or » et la suite on la connaît…

Sala ne voulait pas partir. Vahid désirait que son meilleur élément reste. L’ancien sélectionneur de l’Algérie l’a dit : « Si ça avait été un autre club, je serais parti, c’est clair, net et sincère. » Il est resté parce qu’il aime ce maillot jaune qu’il a porté avec brio. L’ancien coach du PSG veut aider le club à progresser : ce que l’argent gagné par cette malheureuse signature ne fera pas. Mais jusqu’à quand pourra-t-il jouer le pompier de service ? Si demain Nantes venait à engendrer de mauvais résultats, le bosnien serait probablement désigné comme responsable et viré. Et pourtant cette décision qui a déstabilisé son groupe n’est pas de son ressort.

Cet événement tragique va inévitablement influer sur le mental de l’équipe nantaise. Il est fort probable que ses résultats soient moins bons que d’habitude. Son effectif a perdu un proche, un ami, un frère et Waldemar Kita des partisans. Les tribunes de La Beaujoire risquent de gronder après avoir pleuré. Le guerrier Sala était plus qu’apprécié dans les gradins et le dirigeant des Canaris a aggravé sa situation. Il n’était pas déjà très estimé par les supporters mais là… il pourrait carrément démissionner. Bien qu’il n’y soit pour rien dans le drame, il est entré dans l’histoire comme celui qui a envoyé le natif de Cululù en « Angleterre » contre l’avis de tout le monde : contre l’avis du football. Il va devoir porter ce geste sur sa conscience…

Le stade de la Beaujoire « Louis Fonteneau » à Nantes, lors de la coupe du Monde football de 1998. Reproduction autorisée par la Mairie de Nantes pour Wikipedia par The original uploader was Pirmil at French Wikipedia.- Wimedia Commons (Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported)

Une minute de silence

Waldemar Kita a surement été indirectement victime de la mode médiatique. Une idée en vogue qui divise le monde en beaux et en laids sans véritables arguments. On parle ainsi de beaux joueurs, de beau jeu… « Mais qu’est-ce que le beau jeu ? », demanda Claudio Ranieri (champion d’Angleterre avec Leicester) à un journaliste. Motus et bouche cousue. Pourquoi ? Parce que c’est une question insensée pour une réponse totalement subjective. Le football n’est pas un défilé de mode : c’est un sport. Le but n’est pas d’aller d’un bout à l’autre mais de marquer plus de buts que l’autre. Sur une pelouse tout ce qui est accepté par l’arbitre est beau.

Sala disait : « J’ai l’impression de ne pas être jugé à ma juste valeur. Je ne sais pas expliquer pourquoi, mais j’ai l’impression que je dois prouver encore et toujours. » Une vérité si juste qu’elle donne des frissons. Malgré sa disparition certains, à l’image d’Alexandre Pedro, trouvent encore le moyen de tailler son œuvre. L’auteur de l’article « Emiliano Sala, un buteur acharné » qualifie le labeur du sud-américain de « tout en sueur, abnégation et hargne ». Il assimile son football à une « technique brute de décoffrage » à « l’allure dégingandée ». Des honneurs auxquels il n’omet pas d’ajouter : « Depuis ses débuts dans son village de Progreso (province de Santa Fe), Emiliano Sala a toujours joué et vécu par le but. Du genou, de l’oreille ou en taclant, l’Argentin sacrifie l’esthétique à l’efficacité. Mais dans un football moderne où le moule de l’avant-centre buteur exclusif s’est cassé, son profil intéresse peu. »

Dans sa direction, le rédacteur du Monde est suivi par un tweet mitigé de l’Agence France Presse. Avant de saluer l’efficacité du Goleador, l’AFP trouve quand même le moyen de diminuer son tribut en écrivant : « Pas le plus rapide, pas le plus élégant ». Une attitude soutenue par Thomas Pitrelde So Foot dans son article « Sala, La Ultima Ciao » : « Après avoir lutté pour sortir de son centre de formation de Proyecto Crecer, Emiliano Sala a lutté pour sortir de l’équipe réserve de Bordeaux, puis du National avec Orléans, puis de la L2 avec Niort. Ensuite, il a encore lutté pour faire comprendre à tout le monde qu’il était un grand attaquant, freiné malgré ses bonnes statistiques par son style pas très à la mode (…) » Est-ce vraiment nécessaire d’ajouter ça ? Est-ce réellement vrai que son style n’est plus à la mode ? Edinson Cavani qui jouit des mêmes caractéristiques que lui reste titulaire à Paris et convoité par les plus grands clubs européens… Et si c’était un proche à la place de l’Albiceleste ? Une famille pleure, des collaborateurs sont meurtris. Une minute de silence aurait suffit…

Smiley par Alexas_Fotos – Image Pixabay CC0

Be Cool Be Nice

La mort donne souvent au défunt les égards qu’il n’a pas reçus de son vivant. La tristesse générée par son absence devrait être une occasion de solidarité pour ceux qui le regrettent. Une conception supposée mieux appréhendée par les médias, leur rôle étant de fédérer. C’est accablant de savoir que certains n’arrivent toujours pas à se faire violence dans ce sens, même le temps d’un hommage. Les « pierres » qu’on jette au milieu des fleurs qui se posent pour saluer la mémoire d’un être cher ne servent à rien. Trouver des défauts à un homme bien, qui peut-être n’est plus, un avant-centre qui a inscrit 94 buts en 234 matchs au cours de sa carrière, c’est entretenir l’injustice. Ceci étant, peu importe l’issue de cet accident, Emiliano Sala restera un footballeur extraordinaire et une personne inoubliable.